• Histoire de course #6 - Plouay, l'aventure...

    Nous sommes là, tous les trois, attendant l'appel. Personnellement, je me sens nargué. Nargué par le temps, qui joue du fait que nous n’avons aucune prise sur lui. Nargué par ces secondes insolentes de simplicité et de régularité, elles-aussi lointaines de toute manipulation. Nargué par cette minute d’attente immatérielle et pourtant largement perceptible.

    A ma gauche, Manu rajuste ses lunettes. A ma droite, Erwan souffle timidement, mais longuement. Sur l’un comme sur l’autre, on peut y lire un roman entier. Et je sais que ce même roman est lisible sur moi aussi. Dans une minute, nous devrons partir dans l’eau. Dans une minute, l’aventure continuera. Mais elle ne commencera pas. Car hier, une péripétie majeure s’est déjà déroulée. C’est peut-être cela qui nous unit, tous les trois. Peut-être est-ce la souffrance qui unit les gens, et non la joie.

    La joie... Comment puis-je énoncer ce mot... Comment pourrais-je ne serait-ce que penser à cette notion abstraite après ce qu’il s’est passé hier. Hier... Les images sont encore fraiches. Presque trop... J’entends encore Les cris de Théo : « Non !! Julien !! Ne pars pas !! », et le murmure de Julien en réponse : « Si Théo... Je dois partir... », et Julien qui sort de l’équipe 3, blessé au genou. Et Manu qui retient Adrien : « Arrête Adri !! C’est trop tard !! Jamais ils n’auront le temps de trouver de 3ème coéquipier !! C’est fini !! » et Adrien qui pleure : « Non !! Je dois les aider !! Je peux encore sauver l’équipe 3 !! » et Adri qui pousse Manu, puis pars en courant : « Je viens vous sauver !! » et moi qui tombe à genoux, tentant de raisonner un Adrien déjà trop loin : « Adri, tu ne peux pas partir !! Tu fais partie du Team Haribo !! Tu ES le Team Haribo !! » et Adri qui s’arrête, se retourne une dernière fois avant de disparaitre dans l’équipe 3 : « On se retrouvera à Hennebont les gars, je vous le promets. » et Manu qui s’écroule, traumatisé, alors qu’Erwan brave le chagrin : « Adrien avait raison. Sans lui, le club ne pouvait emmener que 2 équipes à Plouay. »

    Nous voilà donc, Manu, moi et Erwan, attendant l’appel du bourreau...

    « 1 minute ! Dossard 5, dans l’eau ! ». 60 secondes. Manu s’avance le premier. Levant les yeux, je remarque l’étang devant nous. Figé par ce tableau, je dois attendre qu’Erwan me pousse pour poser un pied dans l’eau. Une eau noire, verte sous les rayons du soleil, surplombé par des herbes brûlés et des arbres pleurant. Un espace enfermé, un décor désolé où nous allons devoir nager dans 40 secondes. Manu plonge. Erwan et moi lui emboîtons le pas. Il nous faut quelques mouvements de crawl pour rejoindre la ligne virtuelle de départ où nous attend un second bourreau, chrono à la main. « 20 secondes... » nous lâche-t-il entre ses dents, les yeux plissés, conscient et satisfait de savoir mieux que nous ce qui nous attend. Par pur plaisir, il ne nous informe pas du décompte. Le départ est imminent...

    Et puis vient l’heure. A contre-coeur, nous nous immergeons. Pendant la coulée, je me retrouve dans le noir le plus total. La boue en suspension se mêle aux algues flottantes pour absorber tout rayon lumineux. Alors je remonte vers la surface et commence à nager. Sur les premières respirations, je regarde mes deux compagnons. Ce ne sont pas leur première aventure, alors je ne suis pas étonné de les voir décontractés et efficaces. Sans plus attendre, je me mets en tête du petit groupe afin d’appliquer la tactique prévue : Moi qui donne la direction, Manu qui nage à fond, Erwan qui ne quitte pas les pieds de Manu. J’ai l’illusion que le plan fonctionne. Mais après 200 mètres, c’est la catastrophe :

    Un mouvement de dos crawlé me permet de voir qu’Erwan est lâché. Aussitôt, je laisse Manu passer en tête. « Tiens bon !! » crie-je à Erwan. Il faut agir vite. Quand je me retrouve à côté d’Erwan, je remarque que Manu est déjà loin. Une bonne vingtaine de mètres nous séparent. Alors j’attrape la jambe d’Erwan et le jette en avant. Je peux encore sauver la situation. Je recommence l’opération. Encore. Et encore. Et finalement, nous arrivons à rejoindre Manu au détour d’une bouée jaune, désormais séparés de 400m de la sortie de l’eau...

    Nous continuons de progresser selon le plan de bataille initial. Débarrassé de la pression du départ, je me relâche enfin pour prendre le temps d’analyser la situation. Je trouve que le rythme est bon. Alors je m’autorise un petit temps de repos à côté d’Erwan. Il doit nous rester environ 300 mètres... L’eau est bonne, il n’y a plus trop d’algues. Je me sens paisible... Mais une respiration plus loin, c’est la catastrophe :

    Manu n’est plus là. Manu a disparu. Je me mets en brasse, paniqué : « MANU ! » lance-je autour de moi. Mais aucune réponse. Et Erwan qui se retrouve tout seul. Aucune trace du troisième homme. Paniqué, pensant au pire, je plonge. Arrivé au fond, je tâte le sol vaseux à la recherche d’un corps recouvert de néoprène. Mais mes mains se perdent dans la boue. Je continue de chercher. Mais je n’ai plus d’air. Je ressors, à bout de souffle. Je replonge encore une fois. Je me refuse à penser que Manu s’est noyé. Lui qui doit faire le Tribreizh avec moi. Comment vais-je faire sans lui ! Mais rien dans le fond de l’étang. Je reviens en surface. C’est en fini...

    Et là : je le vois. Manu s’est fait emporté vers la berge par son mauvais sens de l’orientation. Mais mon soulagement ne dure qu’une seconde. Car Manu est en train de foncer vers un arbre qui touche l’eau. Je reste là, inanimé. Je ne peux pas croire que Manu va foncer dans les branches, dans une direction écartée de 40 degrés de celle qui doit nous emmener à la prochaine bouée. Mais si. Il y va. Je ne peux rien faire. Il est trop loin. Sous mes yeux horrifiés, Manu rentre dans le branchage. Il lui faut quelques mouvements avant de se rendre compte de la situation. Quand il se redresse, affolé, sa tête se heurte dans la masse de bois et de feuilles. Il est exactement au centre de la partie de l’arbre qui couvre la portion d’eau. Mais heureusement, le destin est du côté de Manu. Il repart vers la bouée, sain et sauf. Un peu plus loin, Erwan et moi le rejoignons. Il ne nous reste plus que 200 mètres à parcourir...

    Plus méfiants que jamais, nous finissions la partie natation dans la crainte, mais sans dommage. Quand je sors de l’eau, j’enlève ma combinaison. Manu m’imite, puis nous aidons Erwan à enlever la sienne. Serrés comme des frères d’armes, nous entrons dans l’aire de transition, nous changeons rapidement, et partons pour le deuxième tiers d’épreuve. Dépassant la ligne tracée par l’arbitre, nous sautons sur les vélos puis enclenchons les chaussures sur les pédales. Nous savons qu’il y a quelques centaines de mètres pour rejoindre la grande route, là où nous pourrons pédaler véritablement. Alors nous négocions tranquillement les virages les uns après les autres, veillant à ne pas tomber...

    Enfin, nous débouchons sur cette gigantesque surface de bitume. Dans mon champ de vision, c’est de la folie : Des équipes nous doublent, d’autres entament leur second tour, d’autres leur troisième tours, des photographes nous aveuglent de flashs, la foule hurle, le soleil m’aveugle. Je distingue Manu devant moi. Comme tout va bien, je projette de lui dire de commencer à rouler vite. Mais avant même que j’ouvre la bouche, c’est la catastrophe :

    « Oh mon Dieu !! ». Je me retourne. Erwan ne peut pas pédaler. Sa chaine semble à l’extérieur des plateaux. « Qu’est-ce qu’il y a ?! » Demande Manu. « Colin aide moi !! » crie Erwan. Je ne sais pas quoi faire. Je lance des indications en à Erwan tout en essayant d’arrêter Manu : « Passe la plaque !! », « Manu stop ! », « Non, la plaque !! », « Manu !! Erwan a déraillé ! », « Passe le petit maintenant !! », « Manu attends !! », « Non, stop ne... !!! ». Bloquée. Inerte. La chaine d’Erwan s’est coincée entre le petit plateau, le cadre et elle-même. Erwan écrase ses freins, faisant fondre la gomme de ses pneus. Je dérape de 180 degrés avec mon vélo, déchausse et cours vers lui. En arrivant, Erwan insulte sa chaine tout en la manipulant au hasard. Ses mains sont couvertes de graisses. Un bénévole arrive en tendant les mains vers le vélo : « Je peux vous aider si vous v... ! », « Nooooooon !! N’y touchez pas !! » crie-je. Le poussant, je me jette au sol et essaye de me calmer. « Ok Erwan. Je vais voir ce qu’il en est. » dis-je apeuré, presque aphone, les yeux grands ouverts. Je me rapproche. « Ok, c’est une Shimano Ultegra de 2012. Je connais leur mécanisme... ». La chaine s’est nouée sur elle-même. Et il y a un angle latéral beaucoup trop important entre deux maillons. « Les gars !! On ne peut pas se permettre de perdre plus d’une minute !! » crie Manu. « Fais quelque chose !! » pleure Erwan. Mais je ne les entends pas. Toute mon attention est portée sur cette chaine. « Ecoute Erwan, cette chaine peut sauter à tout moment. Va-t-en ! », « Non !! Je ne peux pas te laisser !! C’est mon vélo ! C’est ma faute ! », « On a déjà perdu 15 secondes les gars !! », « Arrête Erwan !! Si ça casse, c’est fini ! Prends mon vélo et rejoins Manu ! », « Non Colin. Je reste. ». Nous nous regardons, conscients que nous vivons peut-être les dernières secondes de notre course. Nous nous serrons la main sans un mot, puis je me repenche sur la chaine : « Ok. Je vais tenter de tirer sur la partie basse de la chaine... ». Alors je tire délicatement sur un maillon. « On peut encore se permettre de perdre 30 secondes Colin !! », « Alors ?! », « Ca ne marche pas... ». Je dois essuyer la sueur qui coule sur mon front. « Ok ! Je vais tenter de tourner le pédalier pour que... », « 20 secondes !! ». Rien à faire. Plus je tire, plus l’angle latéral augmente. « 10 secondes !! », « Colin !! », « J’essaye Erwan !! J’essaye !! », « 5 secondes !! », « Décoince-là !! », « Elle est bloquée, je n’y arrive pas !! », « 3 !! », « Vite !! ». Je prends à pleine main chaque portion de chaine et tire de toutes mes forces. « 2 !! », « C’est trop tard Colin v... », « J’y suis presque !! », « 1 !! ». CLAC ! La chaine se débloque !! « C’est bon !! On y va !! Go !! Go !! ». Erwan repart en trombe. Je retrouve mon vélo et lui emboite le pas.

    Enfin la tension retombe. Nous nous regroupons dans le bas de la 1ère côte puis retrouvons un rythme de pédalage souple. Manu se poste devant puis Erwan se glisse dans sa roue. De mon côté, je roule à côté d’eux, ramenant Erwan au contact au besoin. Tout est calme désormais... Il ne nous reste plus qu’à finir gentiment ces 20 kilomètres de vélo...

    Les deux premiers tours se passent sans encombre. Notre schéma tactique est le bon. Je prends les relais sur les portions plates et descendantes, tandis que Manu mène la troupe dans la côte. En commençant le troisième tour, nous sommes certains que tout se passera bien. Ainsi, nous montons la côte sagement, et nous allons chercher la deuxième difficulté de la boucle : une petite côte très raide. En faisant bien attention à ne pas dérailler, Erwan grimpe la bosse sans difficulté. La pente est forte, c’est pourquoi Manu et moi décidons de tout monter en danseuse. Arrivant en haut, nous nous rasseyons. Et c’est la catastrophe :

    Manu se rassoit plus bas que prévu. « Oh non... » lâche-t-il, livide. « Quoi ? », « Regarde... » dit-il en se levant : Sa selle plonge vers l’avant de 30 degrés. Une visse s’est déserrée. Impossible de s’asseoir. Je le regarde, incapable de parler, car je sais que rien ni personne ne peut agir. « Y’a un problème les gars ? » demande Erwan. Mais Manu et moi préférons lui éviter un nouveau traumatisme. Nous nous taisons. Il ne reste que 3 kilomètres pour rejoindre le parc. Manu devrait tenir. Ou plutôt, Manu va devoir tenir.

    Ces 3 kilomètres sont interminables. Manu souffre en silence. Comme il ne peut s’asseoir normalement, il est contraint de se reposer sur ses bras et de forcer sur ses genoux. De temps à autre, il lâche une larme qu’il s’empresse d’essuyer aussitôt pour qu’Erwan ne s’aperçoive de rien. Moi, je ne peux que lui faire occasionnellement une petite tape dans le dos accompagnée d’un regard compatissant...

    Et puis la fin du vélo se dessine enfin. Nous descendons de nos montures, courrons vers notre emplacement puis nous préparons pour la dernière épreuve.

    Et c’est à croire que la loi de l’équilibre existe bel et bien. Car après les déboires des deux premiers sports, la course à pied ne voit aucun imprévu. Dès le départ, Manu donne le tempo à un Erwan en bonne forme. De mon côté, j’encourage, j’épaule. Mais personne ne se prend d’arbre en pleine figure, personne ne manque de faire sauter une chaine, personne ne dévisse de selle... Les 5 kilomètres se déroulent comme s’ils n’en faisaient qu’un ou deux. Nous courrons, silencieux, presque fatalistes d’attendre le prochain problème. Mais rien ne vient. Alors nous continuons de courir. Enfin, nous apercevons l’arche d’arrivée. Nous sommes plutôt des hommes d’actions. Nous n’avons jamais été très forts pour tout ce qui est sentiments, émotions... Alors face à cette arche, nous n’avons de réponse qu’un regard. Neutre. Nous passons la ligne d’arrivée sans un mot.

    Non, nous ne clamerons pas notre victoire. Non, nous ne chanterons pas nos exploits dans les tavernes environnantes. Non, nous n’écrirons pas de poèmes épiques relatant les évènements d’aujourd’hui. Car en vrais aventuriers, nous ne ressentons pas le besoin de conter notre parcours. Car en vrais aventuriers, nous n’avons pas besoin de transcrire nos exploits. Car en vrais aventuriers, nous ne romançons pas nos aventures, nous les vivons. Et nous ne vivons que pour ça. Pour en vivre d’autres...

    Le Débrief : Plouay, l'aventure...

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