• CR - Qui suis-je ? (1/2)

    Le Débrief : Qui suis-je ? (1/2)

                   Question purement philosophique. Et pour cause, j’en suis arrivé à ce niveau de raisonnement. Car les 2 triathlons de ce week-end m’ont amené à remettre en cause tout ce que je croyais construit et acquis...

                   Que sais-je de moi ? Pour faire simple : je suis plutôt qualifié de « rouleur ». J’ai toujours eu comme point fort le vélo depuis mes débuts en triathlon. Concernant mes courses à pied, 9 sur 10 se sont déroulées sous le joug du point de côté tandis que les 1 sur 10 restantes se sont déroulées sous le joug de l’hypoglycémie. Enfin, en natation, j’ai réussi à progresser suffisamment durant ma jeunesse pour assurer presque à chaque fois un top 10 en sortie d’eau (NB : En Bretagne). Quand j’analyse mes résultats de triathlons, j’ai l’habitude de voir ceci (NB : toujours en Bretagne) :

                   -6ème temps natation

                   -2ème temps vélo

                   -17ème temps à pied.

                   Bon, même si les chiffres varient selon les triathlètes engagés, je retrouve globalement le même scénario en course : Je nage dans le pack de chasse. Je sors de l’eau en croyant avoir 30 secondes de retard alors que je suis à 1’30 de la tête. Je pédale comme si ma vie en dépendait avec comme ultime but de rentrer 1er dans le parc (NB : parce que c’est rigolo.). Et ensuite je prie Saint-Hypo ou Saint-Pointcôté en attendant patiemment la fin de la course, tout en perdant quelques places...

                   C’est donc alerte sur mon « moi » sportif que j’aborde ce Triathlon de Quimperlé format SPRINT (NB : Jamais je ne cautionnerai les nouvelles appellations « S, M, L... » Ce ne sont pas des caleçons, ce sont des triathlons bon dieu.). Ainsi donc, comment pourrais-je être dubitatif en prenant mon dossard ? Comment pourrais-je être perplexe en installant mes affaires dans le parc ?! Comment pourrais-je être inquiet en écoutant le briefing ?!! Comment pourrais-je être angoissé en m’approchant du départ ?!!! Au contraire !! Je suis lucide, averti, serein, confiant, quiet, tranquille, impavide, sage, et encore plein d’autres adjectifs équivalents qui rendraient cette phrase beaucoup trop longue pour un compte-rendu de course ! Car c’est une chose inscrite dans l’entendement commun : quand on se connait, quand on sait réellement ce que l’on est et ce que l’on vaut, pourquoi avoir peur ?

                   Comme un bouclier, ma confiance me garde des invectives des hooligans du triathlon bretons : Commentaires démotivants, remarques désobligeantes, Insultes, coups, bouteilles jetées, fumigènes lancés, tentative de poignardement, etc, etc... Comme une armure, ma confiance m’empêche de souffrir de la fraicheur de cette eau bretonne où flottent paisiblement de petits glaçons détachés de grandes nappes de gel. Et comme une forteresse, ma confiance me donne le courage d’attendre le départ...

                   ...qui survient après 48 courtes minutes de stagnation dans l’eau, tout justes suffisantes pour se concentrer, au moment même où le 27ème triathlète coule, relativement décédé, l’hypothermie ayant eu raison de lui et des 26 autres. Pour honorer sa mémoire, je reçois la dernière aide qu’il fournira de sa vie en me servant de son corps inanimé pour me propulser en avant. Me voici désormais en course.

                   Je sais ce qu’il va se passer. Car je sais qui je suis. Je vais réussir un bon premier 50m puis avoir un coup de moins bien jusqu’au 200m. Ensuite, je pourrais commencer à remonter. Scénario basique, scénario évident. Alors j’effectue mon 50m rapide et me prépare pour la redescente.

                   Et c’est là que le premier doute du week-end s’installe. Car je ne redescends pas. A la place, je garde ma position que je pense être autour de 6-7ème. Je suis interloqué. Je me dis que j’ai sûrement dû mal estimer les distances. Mais non. Nous approchons bien des 200m et je suis toujours là. Etrange... De nature curieuse, je tente même d’accélérer. Mais là rien ne va plus. Je remonte.

                   Soyons clair. Ou plutôt, sois clair, Colin. Enfin non, suis clair, moi (NB : bref.) : Je n’ai pas nagé de l’hiver et me voilà fondant sur les 3 lascars de tête. Je ne comprends rien. A St-Brieuc, la semaine dernière, je suis pourtant sorti à 1 minute de la tête, ce qui était parfaitement cohérent. Alors qu’est-ce qu’il se passe ?!

                   Je suis peut-être un peu autiste, ou simplement routinier, mais quand la situation part en sucette comme c’est le cas, je me sens mal à l’aise. Il faut agir. Aussitôt, je commence à faire des zigzags et à respirer une fois sur deux pour me ralentir. Rien. Je rattrape toujours la tête de course. Zut ! Je me colle au 5ème, lui nage dessus, et bois une tasse près d’un cadavre de pigeon. Toujours rien. Je me rapproche encore. Fichtre ! Je perce un carreau de lunettes avec un barbelé flottant non loin, j’ouvre ma combinaison, je contracte violemment l’ischio gauche pour avoir une crampe et je nage dans la vase. Mais aucun changement... Résigné, je rejoins la tête au niveau de la dernière bouée. Et comme si cela ne suffit pas, les ennuis continuent :

                   Je passe en tête. Je sors de l’eau en tête. Et j’entre dans le parc en tête. Je sais que la déconfiture peut se lire sur ma tête. Je suis ahuri. Qui suis-je ? Comment se fait-il que j’ai fait une bonne natation ? Et maintenant que dois-je faire pour retrouver ma place habituelle ? Retourner dans l’eau pour revenir à ma place normale ? Perdre ma puce ? Faire une transition lente ?

                   Je choisis finalement la troisième option. Je foire l’enlevage de combinaison (jambe gauche qui ne passe pas). Je rate la mise du casque (visière explose au moment où j’enfile le casque). Et enfin je galère à mettre mes chaussures (NB : je suis le seul triathlète vivant sur Terre qui continue de mettre ses chaussures de vélo dans le parc). Je suis si magnifiquement médiocre que les gens me demanderont plus tard si mon temps natation et mon temps transition n’ont pas été inversés sur la feuille des résultats...

                   Ouf ! Je monte sur mon vélo à 20 secondes de la tête. Voilà qui me plait un peu plus.

    Le Débrief : Qui suis-je ? (1/2)

    Toujours soucieux de respecter mes protocoles de courses, je commence à pédaler comme si ma vie en dépendait. De suite, je recolle cette grande asperge de Pacome qui semble m’attendre. Le saligaud. En arrivant dans sa roue (Je laisse volontairement l’ambiguïté s’installer pour que l’on croit que je drafte comme un cochon), je lance ma tactique. Le seul problème, c’est que Pacome avait lui aussi sa tactique. Voici donc le résumé épique de la partie vélo :

                   3ème kilomètre : Je passe devant Pacome et lui prend 12m. Pacome relance, me double et prend 11m d’avance. Je prends mon courage à deux mains, repasse en tête et lui prend 12m. Il se vexe, me rattrape et me prend 13m. Je feins d’être moins bien puis reprend les devants avec 10m d’avance. Fin stratège, Pacome joue un coup de maître et passe devant avec 11m d’avance. Bluffant, je me hisse en tête 12m devant lui. Agacé, Pacome rajoute une dent et revient se placer 10m devant moi. Joueur, je reprends les rênes avec 13m d’avance. Serein, Pacome grimpe en 1ère position avec 12m d’avance. Piqué au vif, je prends le large et stabilise une avance de 11m. En grande forme, Pacome me rejoins et me dépose, me laissant 12m derrière lui.

                   4ème kilomètre : Je repasse en tête et...

                   Et ainsi de suite jusqu’au demi-tour. Sortant de ce duel acharné, je regarde où en sont les autres. Je constate avec surprise que des alliances se sont formées. Quel beau sport. Autant de solidarité me touche. Je vois d’abord ce petit paquet fait de rouge évoluer roues dans roues. On croirait voir des frères se serrant les coudes dans une épreuve engageant leur vie. Et que dire de ces méchants arbitres qui veulent absolument les désunir ! C’est triste...

                   [Afin de garantir la compréhension de tous, nous allons reformuler ce paragraphe un peu plus clairement]

                   Et ainsi de suite jusqu’au demi-tour. Sortant de ce duel acharné, je regarde où en sont les autres. Je constate que ça drafte pas mal.

                   [Merci, bonne fin de lecture]

                   La suite de la partie vélo ne voit aucune nouveauté. Pacome et moi continuons nos échanges d’homme à homme. Transcrit dans une scène de western, c’est un peu comme si deux cow-boys s’étaient échangés 132 coups de feu à 10m de distance sans jamais se toucher, et continuaient la lutte avec la même détermination. Pour rester dans la métaphore, c’est au final moi qui aie touché Pacome. En effet, une de mes balles à effleuré son chapeau. Car oui, sur la fin du parcours, je suis parvenu à maintenir un intervalle de 16m entre nos deux vélos.

    Le Débrief : Qui suis-je ? (1/2)

                   Nous entrons donc dans l’aire de transition. Et je constate avec plaisir que j’ai retrouvé ma joie de vivre. Malgré une natation dont la simple évocation me rend nauséeux, j’ai effectué un vélo rassurant : j’ai creusé l’écart avec les poursuivants. Peut-être même que j’ai réalisé le meilleur temps vélo des triathlètes respectueux du règlement ! Aaaah.... Tout redevient normal : Je galère pour accrocher mon vélo, je ne trouve pas la bride de mon casque, et j’enfile mes chaussures avec la rapidité d’une tortue septuagénaire. C’est bien simple, entre le moment où je suis entré dans le parc et où je suis sorti, ma barbe a poussé de 4cm. Et évidemment, Pacome a 30m d’avance. Mais qu’importe ! Je sais très bien que d’ici quelques pas je vais retrouver mon point de côté habituel ! Et peut-être même que je commencerai à avoir un début d’hypo tiens ! Hahaha ! Et hop ! Je prends rien au ravito ! Héhéhé ! Non merci Madame, moi je ne fais pas de bonnes courses à pied ! Et hop ! J’accélère en bloquant ma respiration pour avoir un point de côté ! Héhéhé ! Là, je m’y retrouve !! C’est parti pour 5km à me plier en deux sans pouvoir courir ! A me demander si je dois m’arrêter vomir ou non, à me dire que le triathlon serait mieux si ça s’arrêtait au vélo, à penser que...

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                   Mais 200m après le ravitaillement je vais bien. Aucune douleur dans le torse, et je suis parfaitement glucosé. Dingue. Le sort s’acharne sur moi. Je sens les larmes monter. Pourquoi ?! Pourquoi moi ?! Je m’entraine n’importe comment à pied, je ne fais jamais d’entrainements à allure course et voilà que je pars vite, comme un gros benêt, sans difficulté ! Et bah vas-y que je monte à 18 kmh ! Ca tient ? Pfff... C’est du grand n’importe quoi !! Et... Non mais je rêve ?! Je remonte sur Pacome ?!! Bah allez ! C’est la fête ! Je rattrape ce gars qui me colle 2 minutes sur un 10km sec et ça passe ! C’est quoi la prochaine étape, je le double et je gagne la course ?! C’est ça que tu veux, destin ?! Hein ?! Qu’est-ce que je t’ai fait pour mériter ça !!

                   Et il faut croire que le destin a eu pitié de moi. Car à mi-parcours, Pacome s’envole. Je n’arrive plus à le suivre et perds du terrain. Progressivement, je retrouve mon calme. Ouf... Enfin, je retrouve des sensations qui me correspondent...

                   Mais c’aurait été trop beau de finir sur une bonne note. Non, à la place, je retrouve de l’énergie dans les 500 derniers mètres et rattrape un peu Pacome. Je finis à peine fatigué, et sans douleur. En passant la ligne, je ne vais pas parler au micro. Je ne vais pas saluer Pacome. Je ne vais pas voir les autres. Je range mes affaires, pars dans ma voiture, et pose mon casque audio sur mes oreilles pour que la musique m’empêche de penser à cette journée. Une natation qui sort de nulle part... Et une super course à pied. Rien que d’y penser ça me tort le ventre. Qui suis-je ? Que m’est-il arrivé ? Suis-je en train de changer ?

                   Le soir, dans ma chambre, je déprime. Cherchant des moyens de me rassurer, je vais voir les résultats en ligne sur Breizhchrono. En suivant la ligne correspondant à mon nom, j’apprends que j’ai le 2ème temps à pied derrière Pacome.

                   Je m’endors en pleurant, en espérant que le Triathlon de Taden se passera mieux demain...

     

     

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  • Commentaires

    1
    triathlounette
    Lundi 18 Mai 2015 à 17:09

    j'aime comme d'ab ! 

    2
    Lundi 18 Mai 2015 à 17:23

    Bah, tu vois quand tu veux... wink2

    Allez, once more... Merci pour ce moment cool !

    3
    Erwann
    Lundi 18 Mai 2015 à 22:09

    T'as essayé de courir en boutou coat ? Ca peut aider.


    Super récit en tous cas !

    4
    Lundi 18 Mai 2015 à 22:27

    Alors oui, j'ai déjà essayé... Mais sans succès !!

    Et puis on m'entendait arriver de loin, c'était pas très discret ! :)

    5
    david.h
    Mardi 19 Mai 2015 à 11:30

    je découvre le triathlon en temps que spectateur à Saint-Brieuc et grâce a toi et tes commentaires j'adore...je vais peut être en faire!!!! en tout cas merci pour tes récits...ils sont passionnent.

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