• CR - L'art de l'Hypoglycémie

    “L’art de l’hypoglycémie”

     

    Désolé, nous ne parlerons pas de sport ici mais bien d”art”. Avec tout ce que ça implique : prétention, suffisance, décalage avec la société, incompréhension par les bas-hommes du monde civilisé, etc, etc…

     

    Ainsi donc me voilà projeté dans une réflexion profonde sur la reprise de la saison de triathlon. Quelles sont mes motivations, mes buts, mes aspirations ? Ai-je évolué, en bien ou en mal ? Suis-je différent ?

    Et oui, en tant qu’Artiste avec un grand A, je me sens mûr, je me sens plus grand, plus fort, mais aussi plus serein, plus à même de comprendre les choses de la vie. Je me projette déjà dans une course idéale où je me vois gérant les difficultés, progressant avec mesure et lucidité, toujours sous ce rempart d’abnégation. J’entends déjà les voix au loin : “Regardez, c’est Colin ! Quelle maitrise de soi, c’est impressionant…”, “Un jour je serais comme lui…”, “Arrête de le critiquer, ce gars-là, tu ne peux pas le comprendre”. Me voilà rassuré, apaisé avant de rentrer dans le parc à vélo pour poser mes affaires.

     

    L’échauffement me recentre. Je pars, seul évidemment, pour ne pas être perturbé par les paroles futiles des autres duathlètes. En vélo, j’ai l’impression de sentir l’air. De le sentir dans un sens plus profond. Je perçois son essence, ses valeurs. En course à pied, le sol me parle, me dicte la marche à suivre pour la course, me guide, me montre la voie. Je suis certes échauffé, mais je suis aussi et surtout “connecté”.

    Et puis vient l’heure de briefing où, tel l’être atteignant des niveaux de réflexion supérieurs au bas peuple, j’ai l’esprit toujours occupé par des pensées philo-méta-socio-géniques. Alors je vais au départ et, ayant oublier d’enlever mon short à fleur, je le donne à quelqu’un. Mais qu’importe, ma “Pensée” prime sur le reste. Avançant, un passant me préviens que j’ai un T-shirt en coton. Dans la foulée, son compagnon constate que j’ai perdu mon dossard. Les écoutant à peine, je décide de faire demi-tour pour aller régler mes affaires vestimentaires dans le parc à vélo. Quelques instants plus tard, les problèmes réglés, j’approche. Devant cette foule je me sens… bien. Je me sens isolé parmi ces gens, plongé dans une concentration mystique sur la vie. Seule une personne m’informant que j’ai oublié d’enlever ma veste vient troubler mes songes. Je la pose. Mieux, je me libère. L’air, le sol, le soleil, tout me parle. Nous ne faisons plus qu’un. Et cette avec sensation presque matérielle que je me place derrière la ligne de départ.

    Attendant le coup de pistolet, une pensée me traverse l’esprit. Mon dialogue métaphysique avec le soleil m’amène à me demander si je n’aurais pas dû prendre de l’eau et à manger pour la course. Puf ! Mais qu’ouïs-je dans mon propre cerveau ? Remettre-je en cause la force de l’esprit ? Douterais-je du pouvoir de la volonté ? Je ris tout haut de m’être abaissé à ce niveau de raisonnement.

    Au “Pan !”, cette course est ma toile. Alors, en un élan, je peint. Ou plutôt, je sculpte, je façonne, j’écris ma course. Mieux : je la pense. L’art à son sommet. A quoi bon s’encombrer d’un support matériel ! Serais-je un artiste en herbe ? Dieu que non ! Je pense ma course sous tous ses angles. Je la tourne, la retourne, la prend de mes mains pour la modeler en accord avec mes désirs. Je ne perçois plus le monde extérieur. Je suis tellement pris dans ce que je fais que j’arrive même à oublier que j’ai fais 2 ou 3 hypoglycémies l’année dernière. J’en viens même à faire abstraction du fait que personne ne fait une course en plein soleil de deux heures sans boire une goutte d’eau ! L’Art ! L’Art ! Je pourrais passer ma vie à jouer cette partition “Duathlon en Mollet mineur pour Violon-Lampaul”. Mais force m’est de rejoindre, au moins un peu, les hommes et femmes qui m’entourent dans cet effort, ne serait-ce que par respect pour ce qu’ils essayent tant bien que mal de fournir sur un simple plan physique.

    Un sourire de confiance aux lèvres, j’emboîte le pas des gens devant moi. Je me plais ici, je trouve très rapidement un rythme que je pense pouvoir tenir jusqu’au bout. Sortant momentanément de mon cocon de réflexion, je distingue les gens habituels autour de moi. Dans ce premier tour sur trois au total, les écarts se creusent, mais d’une façon que je sais très logique. Lucide, j’entends pratiquement la fréquence à laquelle mon coeur bat, me permettant de gérer ma vitesse à ma guise. C’est presque trop facile… Certes, j’ai pris une trentaine de secondes de retard sur le premier tour, mais c’est exactement ce que j’avais prévu, non ? Je ris de nouveau. Un tel pouvoir de contrôle, ça aussi c’est ce que Pablo aurait appelé de l’Art (Picasso pour les novices). Même si la douleur de l’effort s’installe progressivement, je la gère, je la saisis pour lui parler, pour lui dire qu’elle ne peut rien contre moi, et puis je la jette. Comment ma toile pourrait être salie d’une simple “douleur” ! Quelle idée.... Toujours plus créatif, le second tour est l’oeuvre de mon expression libre et déchaînée. Je tournoie, virevolte à l’aller, danse et glisse au retour. L’écart augmente encore, mais est toujours d’une prévisibilité inqualifiablement ennuyeuse. Ce n’est plus facile, c’est insultant. La douleur, oui, elle est toujours cachée dans l’ombre mais elle aussi est insultante de prévisibilité. Je commence le troisième tour une minute et trente secondes derrière ces hommes, là-bas au loin. Je ne sais pas s’ils s’amusent mais moi je suis en extase ! Toujours sur un rythme calculé et tenu depuis le départ, je peux même me permettre quelques petites accélérations arrogantes, juste pour le plaisir. En arrivant au dernier demi-tour, je ne peux que penser au vélo, ma seconde toile. Oh, que je l’attends ! Oh, comme je vais l’embrasser de toute mon âme ! Cette descente qui rejoint le parc à vélo me porte dans un fauteuil que j’ai dessiné. Mes pointes de pieds, qui effleuraient déjà à peine le sol, se détachent maintenant du support pour me laisser voler de mes ailes en tissu de tri-fonction. Le parc approche, et c’est avec une sorte de béatitude que j’y entre. Casque, chaussures, vélo, tout vient à moi sans le moindre effort. Me voilà, arme cycliste en main, prêt à en découdre avec ce second décor. Un saut me sépare maintenant de l’action. Un saut, et la magie se crée…

    Dès les premiers coups de pinceau, je ressens. Il me faut quelques secondes pour savoir ce que c’est. Et j’attends volontairement de savoir pour me complaire dans ce nuage de bonheur qui précède la surprise. Et que la surprise est agréable, d’une douceur sans mot ! Oserais-je m’aventurer dans un lexique commun pour dire que “Je vais bien” ! Cette côte ne m’oppose aucune résistance, de même que ce vent de face. Je pourrais dire que je roule, mais “roule”, dans sa sonorité, ne convient pas à ma situation. J’avance ! Voilà ! La fluidité, l’enchainement naturel et harmonieux de “j’avance”, c’est ce qui convient le mieux ! C’est extra. Cela se passe de tout commentaires. Déjà cinq kilomètres effectués sans que fatigue ne vienne frapper à la porte. Et pour cause, j’ai enlevé cette porte pour la combler d’un mur de pierre. Personne n’entrera. Mon esprit demeurera intact et s’affairera à sa tâche de contrôle qu’il maîtrise pour l’instant à merveille. Dix, douze, quatorze, seize kilomètres et me voilà second ! Plus qu’un duathlète devant moi et je suis toujours entier ! Tiendrais-je jusqu’à la fin dans cette entièreté ? Tiendrais-je encore après ? Tiendrais-je pour toujours ? Au loin, en haut de cette ascension, la fin du premier tour vélo se dessine. Rectification : je dessine la fin du premier tour vélo. Tout est mien. Je crayonne les spectateurs en haie d’honneur, la route en papier vierge, les encouragements en fanfare, les applaudissements s’accordent avec ma cadence. Je fait corps avec le reste. Je ne distingue plus ma propre fin. Ces cinq cent mètres dans ce tableau me décentrent de tout. J’oublie mes jambes, j’oublie les autres, j’oublie mon souffle ainsi que tout le reste. Je décolle à nouveau, fend cet air de printemps en lâchant prise, me livrant à son mouvement incertain et cajoleur. Et puis, au terme de ce vol si parfait, je me pose en douceur, reprenant le cours de cette histoire que j’écris de mon vélo. Une légère paralysie me vient dans les mollets, comme un léger frein. Considérant que mon vol m’a fait un peu oublier mes priorités, je me recentre et rehausse le rythme. Je me sens bien. J’ai maintenant une sensation de fatigue agréable. Quoique “fatigue” est employé un peu sans réfléchir. Alors que je continue mon expression artistique aux alentours du vingt-troisième kilomètre, je réserve une petite partie de mon attention pour trouver le mot qui qualifie cette… chose que je sens. Et cela m’intrigue de ne même pas trouver sa définition ! Sûrement que mon pouvoir de contrôle m’aura fait accéder à un pallier de sensations encore jamais atteintes jusque là. Vingt-cinq kilomètre, puis vingt-sept sans trouver le mot. la paralysie revient s’insinuer dans mes mollets et mes cuisses sans agressivité, patiemment, sans obstacles, comme si l’on voulait m’empêcher ou m’aider à m’impliquer dans ma quête. Je n’arrive pas bien à discerner si c’est l’un ou l’autre... Fatigue ! Voilà le mot que je cherchais ! Il m’aura fallu passer en tête de la course pour trouver que… Ah mais suis-je étourdi ! C’était le mot que j’avais employé au départ ! Il convenait parfaitement pourtant. Oui, “fatigue”. En traînant un peu sur le “F” et sans trop insister sur le “T”. Moi qui ai toujours perçu ce terme comme incisif, comme pointu, je le vois maintenant plutôt rond et lisse. Je suis maintenant devant tous les autres duathlètes et ça va bien. voilà le trentième kilomètre qui pointe son nez et la paralysie, qui elle aussi me parait appréciable, gagne le haut du corps et se joint à cette fatigue accueillante. Et je suis plutôt content de les voir s’entremêler en moi, je les accompagne, je souris avec elles. Je crois bien avoir trouvé des amies de route. Dans cette dernière côte avant le parc à vélo, un concurrent me double avec une violence sans nom. Une attaque, diraient certain. Mais moi ça ne me pose pas beaucoup de problème. Je ralentis, parce que mes nouvelles amies me le demande. Et je sais que leurs voix sont très averties. Alors, de la lucidité qui me définie, je les écoute. Je roule encore un peu et distingue maintenant le bout de ma toile. Je crois avoir oublié de peindre un morceau de dix kilomètres mais je ne ressens aucune frustration, signe que j’ai bel et bien le contrôle sur mes pensées. Aussitôt que je reprends contact avec le sol aux alentours du parc à vélo, la paralysie me préviens de façon un peu brusque. Quelqu’un m’encourage, alors, pour lui rendre hommage, je lui souris en fermant les yeux. Et dans ce noir, je me retrouve. Voilà ce que j’ai l’impression de chercher depuis toujours ! Dieu que c’est agréable ! Mais toutes les bonnes choses ont une fin. Je retrouve la lumière du jour et commence à me changer pour repartir sur un troisième tableau. A vrai dire, on dirait plutôt une route qu’un tableau mais bon… J’enfile mes chaussures et m’élance, prêt à en découdre alors que je file vers un incertain titre breton. Mais à peine élancé je trouve que le sol est particulièrement dur. Et plat aussi. Extrêmement plat et bruyant. Et le bruit de chaque pas résonne avec fracas dans ma poitrine, modérément douloureuse. La route monte beaucoup je trouve. Mais en réalité je ne le sais pas trop. Je ne vois pas grand chose hormis le sol à quelques pas devant moi. Un kilomètre. Je me rend compte à quel point le sommeil est apaisant. Pourquoi résiste-t-on en fait ? Pourquoi vouloir se faire du mal ? Et cette route qui semble reculer plus qu’avancer. Des personnes ont l’air de se préoccuper du duathlète ou des duathlètes qui arrivent derrière moi mais je ne vois pas trop l’intérêt de leur inquiétude. A quoi rime ce qu’ils me disent ? Je préfère entendre le doux son du mot “sommeil” qui lui ne m’agresse pas au moins. Deux kilomètres de parcouru et me voilà le troisième de la course. Mais je commence vraiment à me demander si ça intéresse quelqu’un de savoir ça au bout d’un moment. je crois que je tombe sur le sol. Je ne vois pas d’autres explications parce que je ne pousse pas le sol. Alors soit je tombe… soit je tombe. J’ai les jambes presque paralysées en fait. J’ai cru entendre il y a quelques mètres qu’il me restait un tour à parcourir avant l’arrivée mais je ne comprends pas tellement la notion d’ “arrivée”. Enfin, je la trouve complètement idiote. L’arrivée de quoi ? De toute façon j’aimerais bien m’arrêter maintenant moi. Et puis j’ai plutôt envie de dormir finalement. Je crois pas que ça soit possible alors je continue de tomber. Ca monte et en plus je crois que quelqu’un ou quelque chose me pousse en arrière. Je ne vois pas trop l’intérêt. Je ne vois pas trop l’intérêt du duathlète qui me double au troisième kilomètre non plus. Je vois pas grand chose finalement. Ca se resserre un peu on dirait. Qu’est-ce que c’est bruyant ce sol ! Et c’est plutôt douloureux ! Le demi-tour m’emmène vers l’arrivée. Je vois pas en quoi il va m’emmener vers l’arrivée. J’essaye d’accélérer mais je sais même plus comment on fait. De toute façon j’ai pas envie. Dormir, j’ai envie. Quatre kilomètre. C’est bientôt fini. Ca descend et c’est dur de descendre. J’ai mal au ventre. Je suis cinquième. Cinquème de quoi. Je préfère garder les yeux fermés. Ah, le sol me réveille. Ca fait mal. Dernière ligne droite. Ah oui ça c’est l’arrivée. Bon c’est fini. C’est pas mal. Tiens je vais aller boire du coca. Ouais ça fait du bien. J’en prend un autre. Allez un autre. Il en reste un sur la table je prends. Je suis arrêté. C’est bon je crois.

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