• Auvergne 2015 #4 - Requiem.

                   La fin du stage approche. Les corps sont meurtris, les âmes sont lassées. Ces 39 heures d’entrainements en 4 jours ont eu raison de nous. Mais nous bravons la fatigue et sortons des voitures garées au col du Pas de Peyrol pour s’élancer vers le Plomb du Cantal, point culminant du département. Machinalement, chacun prend son propre itinéraire et s’élance dans un grand silence, amplifiant la douleur perçue dans les jambes. Pour ma part, j’essaye de partir en ligne droite et de tenir mon azimut. Rien de plus. A ce stade du stage, je rentre dans une sorte d’automatisme.

                   De plaques de neiges en zones marécageuses, j’atteins le sommet après 3km de course / marche en 40 minutes. J’ai le temps de faire quelques photos et films avant que les autres arrivent. J-C et M-D me rejoignent finalement, suivis de près par un Manu diminué. Pascal et Adrien sont plus loin. Nous rejoignant, ils nous disent qu’ils se ne sentent pas de continuer. Nous les regardons ainsi redescendre par le petit escalier de bois, les bruits de leurs pas s’éteignant peu à peu.

                   C’est là que tout commence.

                   J’entends une plainte derrière moi. Je me retourne et vois Manu, genoux à terre, en train de nous implorer : « Pitié... Non... ». Il sait. Courir avec 3 Arros signifie bien des choses : La distance initialement prévue sera au minimum triplée, le chemin pris sera à l’opposé de celui décidé au départ, et les chances de finir perdu dans un endroit inconnu seront décuplées. Mais n’envisageant pas de défier notre esprit aventurier, il nous suit. De suite, je me place en tête. Nous avons repéré une crête sympathique qui devrait nous permettre de parcourir une bonne distance sans faire beaucoup de dénivelé. Nous nous lançons donc sur un chemin tracé en haut du versant Nord de la montagne. Derrière, Manu suit péniblement, évitant les flaques de neige fondue et les portions de chemins instables. Son visage affiche en permanence une grimace de douleur, ne supportant pas mes cris de joie chaque fois que je rencontre une nappe de neige ou je peux m’amuser.

                   Nous arrivons ainsi au bout de la crête. Nous soufflons un moment avant de faire demi-tour. Adri et Pascal nous attendent sûrement dans la voiture. Mais pas encore rassasiés, nous décidons à l’unanimité presque complète de continuer un peu. Nous contournons donc la montagne avant de revenir vers le Plomb du Cantal.

    Et puis, une idée nous vient à l’esprit. Et si nous suivions le GR sur lequel nous nous trouvons pour rejoindre un village étape, où Pascal et Adri pourraient venir nous chercher ? Content de se sentir montagnards, nous cherchons du regard un nouvel itinéraire. Dans la vallée, nous distinguons quelques maisons et une route. A priori, les gars pourraient conduire jusqu’ici. Nous nous lançons donc à corps perdu dans une descente hors-piste. Manu nous suit toujours, de plus en plus calme. Pour le détendre un peu, nous lui lançons des petits cailloux et lui faisons des feintes de croche-pieds près des ravins. Perdant de l’altitude, nous quittons la zone faite d’herbes basses pour entrer dans la forêt. A partir de maintenant, nous ne voyons plus les maisons de la vallée. Mais tant que cela descend, nous devons être sur la bonne voie !

     Manu à une habitude un peu spéciale : il coupe son chronomètre chaque fois que l’on s’arrête. Actuellement, il en est à sa 219ème interruption. Nous ne comprenons pas sa manie. Hormis les pauses pour regarder le paysage, jouer sur la neige, faire le tour des refuges en pierre et discuter des trucs rigolos qui se présentent à nous, nous sommes assez réguliers dans la progression.

    Enfin, nous débouchons sur une route. Après tant de temps passé à créer nos sentiers, fouler du goudron procure une drôle d’impression. Et c’est là que les ennuis commencent : Les maisons que nous voyions au loin sont en fait des fermes. Et des fermes, dans une vallée impasse, en Auvergne, c’est pas bon. Pour deux choses : Si présence d’auvergnat il y a, nous risquons de nous faire trombloner avant même d’avoir pu dire « Ouf ». Et si absence d’auvergnat il y a, nous risquons de nous faire molester, ou dé-molester par les chiens de ferme. Prenant notre courage à deux mains, nous avançons tous les 4 de front.

    Aucun bruit, aucun signe de vie. Nous accélérons un peu et commençons à nous détendre. C’est là qu’une bête monstrueuse sort de sa sieste en bord de route et se fige devant nous. Nous devinons rapidement qu’il s’agit d’un chien de ferme. Mais celui-ci est plutôt amical. Il ne vient pas nous voir, et préfère courir devant nous. Rassurés, nous relevons Manu qui s’est évanoui sous le choc. Puis nous nous remettons à courir derrière notre nouveau guide. Mais 200 mètres plus loin, deux autres chiens sortent d’une nouvelle ferme et nous barrent la route. A vrai dire, ils en veulent surtout à notre guide. Mais ne voulant pas risquer une fonte de masse molletique, nous décidons de faire un détour par un champ voisin. Ce dernier est en pente raide, mais c’est la seule solution. Et surprise, notre chien à l’air de connaitre tous les sentiers de la petite montagne où nous nous trouvons. Bloqué par des talus et des ensembles de ronces, nous contournons, toujours par le haut. Et à force de suivre à l’aveugle notre guide, nous gagnons rapidement 80 mètres d’altitude. Manu râle. Il dit que c’est du n’importe quoi et que l’on devrait redescendre. Que vaut sa parole contre celle (imaginaire) d’un chien du pays ? Cependant, force est de reconnaître que nous nous éloignons du village visé. Alors nous projetons de rejoindre une zone en contre-bas potentiellement dépourvue de chiens dangereux. Ainsi, nous commençons à descendre.

    Et c’est le drame : « Oh non ! Mon Dieu ! Pourquoi moi ?! ». Nous nous retournons immédiatement vers un Manu affalé dans l’herbe, pleurant toutes les larmes de son corps. De la main gauche, il tient son pied droit et de la main droite, il s’arrache ses cheveux par touffes. En m’approchant, j’ai un haut le coeur : Sa chaussure Kalenji à 20 euros est ouverte en deux. Le spectacle est horrible. La chaussure ainsi éventrée ressemble à une marionnette du Muppet’s Show. On pourrait presque la faire parler avec une voix de canard pour raconter des blagues pour enfant. C’est affligeant. Ne sachant pas comment rassurer mon ami, je me mets à sa hauteur et tente de le distraire en faisant effectivement parler sa chaussure comme une marionnette. Mais cela ne semble pas le réjouir. Il enlève sa chaussure et la serre contre son coeur en se balançant d’avant en arrière en murmurant : « Ne t’inquiète pas, chut, ça va aller, tu vas voir... » Par respect pour Manu, nous attendons qu’il ait fait son deuil pour repartir. Remettant sa chaussure, il nous assure, bien que fébrilement, qu’il va pouvoir continuer.

    Nous retrouvons enfin le bitume, après un détour de 18 minutes pour une portion de 86 mètres de route à éviter, nous chantons notre joie ! Mais reste un problème : nous avons perdu notre chien et nous n’arrivons pas à joindre Pascal et Adrien. Enfin si, mais ils n’arrivent pas à faire fonctionner le GPS de la voiture. Nous nous imaginons déjà mangeant la chaussure détruite de Manu auprès d’un feu de camp, dans la nuit, à l’affût des chiens de ferme qui viendraient nous attaquer. Nous sombrons...

    C’est là que notre chien revient vers nous en galopant. Sauvés ! Nous ne serons pas obligés de manger la chaussure dépecée de Manu ! Nous serrons dans nos bras notre guide, pleins de boue et de puces. Ensuite, nous nous asseyons au bord de la route et attendons qu’Adri apprennent le fonctionnement du GPS. Je me tourne vers Manu. De nouveau, il enlève sa chaussure et tente de la plier légèrement pour tester ses tissus. Mais la déchirure parcours tout l’avant du pied. Impossible de courir sans que la semelle ne touche le sol à chaque pas. Et je vois bien que Manu le sait. Arrêtant les tests, il pose délicatement sa chaussure devant lui et la regarde, l’air abasourdi. Pourvu que Pascal et Adri arrivent vite...

     

    Enfin, la voiture apparait et vient se garer à notre hauteur. D’un geste grave, j’invite les deux passagers à se joindre à nous. Tous les trois, nous rejoignons Manu, J-C et M-D, debout un peu plus loin dans un champ. Avant d’arriver à leur rencontre, je fais signe à Adri et à Pascal de garder le silence. En m’approchant de Manu, je pose une main sur son épaule quelques secondes, n’ayant aucun mot pour exprimer ce que nous tous ressentons. Une fois disposés en demi-cercle autour de la petite tombe arrangée par manu, ce dernier lève la main. Immédiatement, nous arrêtons de penser, et attendons. Mais Manu, gardant la main levée, ne peut parler pour l’instant. Sa lèvre inférieure tremble légèrement. Attristé, je détourne le regard vers le sol. Autour du petit monticule de terre noire, quelques pierres volcaniques sont disposées en cercle. Derrière l’édifice, une fine croix faite en bois de hêtre se dresse. Je reste ainsi, fixant l’ensemble. Enfin, Manu parvient à prononcer quelques mots : 

    « Je t’avais acheté au Décathlon de Morlaix le 13 Juin 2012. Alors que je passais dans les rayons à la recherche d’une casquette Peugeot, j’avais repéré ta promotion de 40% et avait sauté sur l’occasion. »

    Manu essuie ses yeux sous ses lunettes puis reprend :

    « Durant ces 18 mois tu m’auras accompagné dans les bons moments comme dans les pires. Les gens te qualifiaient de chaussure de « trail ». Mais j’ai su voir en toi ce que personne d’autre n’a vu. Un outil polyvalent, confortable, pratique, capable de fouler autant les routes rugueuses de Berven que le sable humide de Roscoff. Jamais un faux pas, jamais une chute, pas même une petite entorse. Dans la discrétion et la modestie qui te caractérisaient, tu accueillais mes pieds meurtris par un entrainement intensif, et tout ça sans jamais protester. J’avoue t’avoir utilisé pour couper du bois l’hiver ou pour faire mes courses une fois. Mais là encore, tu savais me comprendre, et me pardonner.

    Jamais je ne retrouverai de soulier avec autant de qualités. Ta soeur et moi penserons chaque jour à toi. »

    Il lève la tête. Je sens que son regard se perd dans la montagne :

    « Tu es partie dans ce décor pittoresque. Et ce, pendant que tu m’accompagnais. J’aurais aimé pouvoir te dire tant de choses mais c’est trop tard maintenant. Puisse-tu reposer en paix dans cette vallée à ton image, image que je garderai à jamais de toi : Silencieuse, chaleureuse, et paisible à jamais... »

    Quelques secondes de silence. Manu met un genou à terre et effleure la terre fraichement posée. Il se relève et regarde la crête des montagnes, au loin. Il se retourne enfin, et part vers la voiture...

    Dans le trajet du retour, personne n’ose prononcer un seul mot. Arrivé au gîté, Manu avale une soupe de pruneau puis s’en va dans sa chambre, à 21 heure. Le lendemain, Pascal nous confira qu’il l’avait entendu pleurer tout la nuit.

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  • Commentaires

    1
    triathlounette
    Samedi 18 Avril 2015 à 20:30
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